JUSTE LA FIN DU MONDE
de Xavier Dolan

Canada (Québec)–France. 2016. 97 min. Visa : Général
Avec Gaspard Ulliel, Marion Cotillard, Léa Seydoux, Vincent Cassel et Nathalie Baye

Après douze ans d’absence, un écrivain retourne dans son village natal pour annoncer à sa famille sa mort prochaine. Ce sont les retrouvailles avec le cercle familial où l’on se dit l’amour que l’on se porte à travers les éternelles querelles, et où l’on dit malgré nous les rancœurs qui parlent au nom du doute et de la solitude.

« Juste la fin du monde, c’est du dialogue, du dialogue et encore du dialogue. Cette surenchère de mots, ajoutée au relatif immobilisme de l’action et à la lourdeur des sentiments, ne sera peut-être pas au goût de tous. Et en plus de parler, les personnages crient beaucoup et s’insultent à loisir : une spécificité culturelle diront certains! Les scènes de repas, où l’on mange finalement très peu, mais où tout explose, constituaient une sorte de passage obligé. L’abondant dialogue, truffé d’humour cruel, se déploie dans une langue très « franco-française », mais également très populaire, colorée d’argot, d’expressions pittoresques et d’insultes, comme si l’univers de Mommy avait déménagé de l’autre côté de l’Atlantique. Ici aussi, les personnages proviennent de la classe moyenne, voire laborieuse. Les vadrouilles du dimanche étaient l’unique luxe de la mère (« On ne partait jamais en vacances »). Antoine fabrique des outils à l’usine, sa femme s’occupe de leurs deux enfants, Suzanne glande au sous-sol. C’est un petit monde sans ambitions, sans rêves, au sein duquel le dramaturge, homosexuel et parisien, jure terriblement. Pourtant, et malgré les intentions que l’on pourrait lui prêter par ignorance, Dolan ne juge jamais ses personnages. On sent plutôt qu’il les couvre d’un amour fou. »
- Zoé Protat, Ciné-Bulles


Mot du réalisateur

C’était en 2010 ou 2011, je ne me souviens plus. Mais peu de temps après J’ai tué ma mère, j’étais chez Anne Dorval, assis au comptoir de sa cuisine où nous atterrissons tout le temps pour parler, se retrouver, regarder des photos, ou ne rien dire, souvent. Elle me parlait alors d’une pièce extraordinaire qu’elle avait eu le bonheur d’interpréter aux alentours de l’an 2000. Jamais, me disait-elle, n’avait-elle dit et joué des choses ainsi écrites et pensées, dans une langue si intensément particulière. Elle était convaincue qu’il me fallait absolument lire ce texte, qu’elle avait d’ailleurs conservé dans son bureau, tel qu’elle l’avait annoté dix ans plus tôt ; notes de jeux, positions de scène et autres détails inscrits dans la marge.

Je ramenai chez moi ce document imposant imprimé sur papier grand format. La lecture s’annonçait exigeante. Comme de fait, je n’eus pas le coup de foudre auquel Anne me destinait. Pour être honnête, je ressentis a l’inverse une sorte de désintérêt, et peut- être même d’aversion pour la langue. J’avais à l’égard de l’histoire et des personnages un blocage intellectuel qui m’empêchait d’aimer la pièce tant vantée par mon amie. J’étais sans doute trop pris par l’impatience d’un projet ou l’élaboration de ma prochaine coiffure pour ressentir la profondeur de cette première lecture diagonale. Je mis Juste la fin du monde de côté, et avec Anne, on n’en parla plus vraiment.

Après Mommy, quatre ans plus tard, je repensai au grand texte à la page couverture bleue rangé dans la bibliothèque du salon, sur la tablette la plus haute. Il était si grand qu’il dépassait largement des autres livres et documents entre lesquels il était fourré, la tête haute, comme s’il savait qu’on ne pouvait indéfiniment l’oublier.

Tôt cet été là, je relus - ou lus, vraiment - Juste la fin du monde. Je sus vers la page 6 qu’il s’agirait de mon prochain film.

Mon premier en tant qu’homme. Je comprenais enfin les mots, les émotions, les silences, les hésitations, la nervosité, les imperfections troublantes des personnages de Jean-Luc Lagarce. À la décharge de la pièce, je ne pense pas avoir, à l’époque, essayé de la lire sérieusement. À ma décharge, je pense que, même en essayant, je n’aurais pas pu la comprendre.

Le temps fait bien les choses. Anne, comme toujours ou presque, avait raison.

Xavier Dolan, 2 avril 2016

(source : dossier de presse)