BARBARA
de Mathieu Amalric

France. 2017. 98 min. (G)
Avec Jeanne Balibar, Mathieu Amalric, Vincent Peirani, Aurore Clément

Une actrice va jouer Barbara, le tournage va commencer bientôt. Elle travaille son personnage, la voix, les chansons, les partitions, les gestes, le tricot, les scènes à apprendre, ça va, ça avance, ça grandit, ça l'envahit même. Le réalisateur aussi travaille, par ses rencontres, par les archives, la musique, il se laisse submerger, envahir comme elle, par elle.

« Barbara est au départ déstabilisant, puis pénétrant. Et il n’est point nécessaire d’être admirateur, ni aficionado de la chanteuse pour y trouver son compte. Il suffit de se laisser emporter par le charme des clairs obscurs. »
- Zoé Protat, Ciné-Bulles


Quelques questions à Mathieu Amalric

Ce film a d’abord été élaboré, pensé et entamé par Pierre Léon. Comment s’est fait le transfert de ce projet de lui à vous?

Pierre Léon et moi, on se connaît depuis longtemps. Jeanne a joué dans plusieurs de ses films. Il a essayé de faire un film autour de Barbara pendant huit ans, mais le projet n’arrivait pas à se concrétiser. Il y avait déjà Jeanne dans ce projet. Un soir, il y a deux ans et demi, je crois, ils m’ont dit : « Et si tu essayais, toi, de le faire! » Il ne me serait pas venu à l’idée de tourner autour du genre biopic, en plus, forcément, un peu film d’époque. Beaucoup, beaucoup de pièges, quoi! Je ne savais pas comment m’y prendre. La seule raison qui pouvait me faire avoir envie d’explorer des pistes, c’était Jeanne. Je me disais que ça pouvait être assez beau de refaire un film ensemble, ça faisait peut-être 17 ou 18 ans que l’on n’avait pas fait un film tous les deux, c’était vraiment au siècle dernier. Alors, j’ai cherché…

Vous avez déclaré ne pas être barbaraphile.

Je n’étais pas barbaraphile, mais Barbara fait partie de notre vie. Je connaissais évidemment sa musique, qui me chamboulait, me faisait quelque chose. Mais c’est une sensation, un souvenir de la toute petite enfance, de cette voix qui chaloupe, avec des mots si simples qu’ils donnent l’impression qu’elle les a écrits pour chacun de nous. Comme dit Jeanne, c’est comme si c’était un écrivain public de la lettre d’amour que l’on n’arrive pas à exprimer et qu’elle a pris en charge pour chacun de nous. J’avais cette relation-là avec elle et sa musique.

Comment êtes-vous parvenu à plonger dans cet univers, à vous imprégner d’une artiste pour faire quelque chose à partir d’elle, mais qui soit une oeuvre à part entière et pas un biopic classique?

On ne peut pas faire un biopic, à l’heure d’Internet, de la même manière qu’avant. Parce qu’on a accès dans la seconde, sur notre téléphone, notre ordinateur, à des documents filmés, les entretiens avec Denise Glaser, par exemple, à des choses absolument bouleversantes. Qu’estce qu’un film peut proposer de plus? Qu’est-ce que seul le cinéma peut amener? J’étais vraiment exalté par ces questions. Mais n’arrivant pas à écrire et cherchant à devenir une espèce d’éponge, je me suis mis à tout lire, tout découvrir, tout savoir, comme si j’espérais une brèche dans sa vie qui me donnerait la possibilité d’un film.

Votre film, en apparence disruptif, décousu, a la forme d’un patchwork de brefs moments qui semblent épars, comme si l’on assistait à une ébauche, à une recherche pour un biopic en devenir. Brigitte plonge par à-coups dans le personnage qu’elle doit incarner. Comment avez-vous pensé, écrit ce film?

Avec Philippe Di Folco, avec qui j’aime écrire, on a fait un travail de documentaliste. On s’arrêtait à peu près tous les six mois en se disant : « On ne sait pas comment faire! » Puis, peu à peu, un vaste espace de jeu a commencé à se dessiner et semblait possible si Jeanne n’était pas enfermée dans des questions de mimétisme, de performance d’actrice devant imiter directement Barbara, mais en passant par un tiers, c’est-à-dire Brigitte, cette actrice. Dès le début du film, et les spectateurs le savent, on est dans un mensonge consenti. On sait que c’est faux et pourtant, si l’on a cette foi dans le cinéma, comme Barbara pouvait avoir foi en la musique, alors ce faux va finir par créer des miroitements d’incarnation et de réincarnation, d’hologrammes, de reflets et donc de croyance. Il s’agissait d’explorer différents modes cinématographiques de narration pour y parvenir, dans un désir d’accéder à Barbara, malgré la forme, qui n’est pas directe, mais en restant toujours au premier degré, comme ses chansons. On voulait créer les situations les plus diverses pour que le film puisse accueillir toutes les musiques, toutes les nuances. Et je me disais qu’à travers une actrice au travail, je pourrais peut-être m’approcher du plaisir et de ce mystère de comment les chansons arrivaient à Barbara, elle qui ne savait pas le solfège. Jeanne s’occupait de la musique, elle y a travaillé pendant un an et demi. C’est comme ça qu’elle est entrée dans le personnage.

(extrait d’un entretien réalisé par Marie Claude Mirandette pour Ciné-Bulles)